Juve, Torino : le retour aux affaires
27/01/2012 - 21:35

Turin a toujours été l’une des places fortes du foot italien. Jusqu’à ces dernières années, le duo Torino-Juve possédait le plus de titres de Série A devant la ville rivale, Milan. Mais les années 2000 ont été prospères pour les clubs milanais, en partie à cause de la chute de la Juve suite au Calciopoli, et à la longue convalescence du Torino. Les deux clubs ont pris des coups et payé très fort leurs erreurs. C’était pour mieux rebondir car cette saison. Turin est de retour aux affaires.

À Turin, le foot représente tout, ce pourquoi on se lève le matin et ce pourquoi on travaille. Et je peux facilement le comprendre. Quiconque s’est déjà rendu à Turin sait à quel point cette ville manque de vie et de chaleur. Cette ville plutôt froide est le berceau de l’industrie italienne. Le gris et les fumées sont à des années lumières de la chaleur romaine, du luxe milanais ou de la classe florentine. Clairement, l’ambiance n’est pas à la dolce vita quand on débarque à Turin, j’en ai fait l’expérience. Dès lors, rien de tel qu’un bon match de foot pour faire oublier la grisaille ambiante.

La théorie des vases communicants

Au jeu du plus rapide, c’est la Juve qui dégaine en premier, avec un titre de champion en 1905, avant même l’arrivée du groupe italien FIAT aux commandes. Mais c’est avec la famille Agnelli que le club prend définitivement son envol lors du fameux Quinquennat d’Or (cinq titres à la suite entre 1930 et 1935). Un peu avant le début de la Deuxième Guerre Mondiale, la suprématie de la Juve s’interrompt et laisse sa place à son rival, le Torino, vainqueur de … Cinq Scudetti en six ans, au début, pendant et après la guerre.

C’est l’époque du Grand Torino qui possède alors un effectif incroyable, parti pour durer. Avec ses stars comme Gabetto, Mazzola, Ossola ou encore Rigamonti et Bacigalupo, le Toro va briller de longues années. Le club enchaîne les titres mais là encore, comme pour la Juve avec la disparition du président Edoardo Agnelli, c’est une tragédie qui stoppe la moisson de trophées. Le 4 mai 1949, l’avion ramenant joueurs et staff de Lisbonne s’écrase contre la Basilique de Superga qui surplombe Turin. Des 31 passagers, aucun ne survit. Tout est à reconstruire et le Torino gagne la sympathie du monde entier.

Trophées contre popularité

Ce qui est intéressant avec Turin, c’est que le club le plus populaire dans sa ville n’est pas celui qui a remporté les premiers titres, ni celui qui a fait venir les premières stars. Un petit tour dans les rues de Turin suffit pour comprendre qu’on est ici dans le fief du Torino et que les tifosi Granata sont en très grande majorité. J’avais été étonné, lors d’un déplacement à Turin en 2004, du peu de supporters de la Juve au sein de la ville et au stade, alors que la Vieille Dame dominait le championnat. Toutes les plages arrières de voiture, ou les bus, arboraient des écharpes et drapeaux du Torino. Surprenant pour un Français baigné par l’information médiatique française dominée alors par la Juve.

La Juventus est en infériorité chez elle, mais en nette supériorité dans le reste de l’Italie puisque c’est le club qui compte le plus de supporters dans la botte, et que le club en a énormément à l’étranger. Cela s’explique par deux facteurs : le premier est que les salariés de Fiat viennent de toute l’Italie et que la transition familiale fait le reste. Cette proximité entre Fiat et le club vaut d’ailleurs à ses supporters de nombreuses moqueries de la part de ceux qui se réclament de la classe populaire luttant contre les grands capitalistes. Le second concerne les diasporas italiennes à l’étranger avec des populations ayant quitté l’Italie au moment où la Juve était au top.

Et pourtant, les supporters des deux camps ne partagent pas que la même ville. Ils ont tous les deux été obligés de changer de nom sous le régime fasciste, tout nom « étranger » (comme Football Club) étant proscrit. La Juve et le Torino ont aussi eu Fiat comme dénominateur commun. Si la Juve « est » le club de la marque d’automobile, le Torino a tissé d’étroits liens avec Fiat pendant la seconde guerre mondiale, au point d’être renommé Torino Fiat en 1942. Ce partenariat, aujourd’hui inimaginable, avec l’entreprise italienne, lui a permis de pouvoir compter sur ses joueurs, inscrits comme "indispensables à la production de l’industrie de guerre" et donc dispensés d’aller garnir le front. Et enfin, les deux clubs ont eu leurs périodes de triomphe, mais aussi de déclin.

Grandeur et décadence

Chaque club a eu sa période de gloire même si la continuité de la Juve prédomine dans l’Histoire. Bizarrement, le Torino ne s’est pas effondré après le drame de Superga alors que le club avait perdu son moteur essentiel : son équipe. Des moments difficiles, le club en a connu, c’est certain, comme la relégation, quinze ans après Superga. Cependant, le club s’est relevé avant de se caler dans la première partie de tableau durant plus de vingt ans, remportant même un Scudetto (1976) et trois Coupes d’Italie.

Mais les années fastes n’ont pas duré. Au milieu des années 90, le Toro échappe à une première faillite, retourne en Série B, plus longuement cette fois, malgré quelques retours éclairs en série A. Et puis en 2005, alors que le club gagne sur le terrain sa montée, son bilan financier catastrophique l’en empêche. Le club qui fête ses 99 ans fait faillite et renaît sous le nom Torino FC. Il remonte en Série A l’année suivante mais redescend en 2009 en Série B : division dans laquelle évolue le club encore aujourd’hui.

De son côté, la Juve a dû ravaler sa fierté et son orgueil après des années de réussite et pas moins de 40 trophées glanés après guerre. Le procès pour dopage a une première fois écorné l’image des Bianconeri avant que le scandale du Calciopoli enfonce le club pour la première fois de son histoire en Série B. Après sa remontée, le club a tenté de se débarrasser de son image, avec un certain succès. Le côté hautain a disparu , laissant la place à une équipe normale, perdant des matchs face à des petites équipes, ayant du mal à recruter des grands joueurs, n’ayant plus de faveurs arbitrales. S’il reste du dégoût chez ses plus profonds détracteurs, beaucoup ont fait évoluer leur opinion sur la Juve.

Turin à nouveau au sommet

Ce n’est pas du côté de Superga qu’il faut se tourner aujourd’hui mais vers les hauteurs des classements de Série A et de Série B. Dans l’antichambre de l’élite italienne, le Torino est deuxième, à égalité de point avec le premier, le surprenant Sassuolo (souvenez-vous, j’avais cité son entraîneur Fulvio Pea dans un papier sur la nouvelle génération d’entraîneur). Plus important encore, le Torino fait partie du groupe de cinq échappés qui se tient en cinq points en tête du championnat. Le sixième est quant à lui déjà à 12 points de la tête. En fin de saison, les deux premiers montent automatiquement, les quatre suivants s’affrontent en barrage pour la dernière place.

Le Torino est à des années lumières du jeu de ses ancêtres du « Grande Torino ». Au Stade Olympique, construit pour les JO de 2006 mais faisant déjà vieillot, on s’ennuie ferme. Le spectacle est rarement au rendez-vous pour une équipe qui manque cruellement d’imagination et de créativité. La défense, la meilleure du championnat, et articulée autour du génial Ogbonna, permet pour l’instant aux Granata d’espérer un retour en Série A. Mais il faudra que les buteurs se réveillent. Aucun d’entre eux n’a marqué plus de sept buts, pas même le capitaine et ancien espoir italien Rolando Bianchi, onzième meilleur buteur de l’Histoire du club. Toutefois Ventura, l’entraîneur expérimenté, fait du bon travail et a les épaules assez solides pour résister à l’impétueux président Cairo, auteur de quinze changements d’entraîneurs en cinq ans, dont cinq pour finalement rappeler celui qu’il avait viré précédemment.

De son côté, la Juventus rayonne sur la planète foot. Invaincue depuis le début de la saison, elle fait face avec brio à toutes les difficultés et possède, avec Antonio Conte, un entraîneur aux multiples qualités ; connaissance de la Maison Juve, caractère bien trempé, expériences dans des clubs à forte pression et surtout habileté impressionnante à changer de système d’un match à l’autre. La Roma en a fait les frais en Coupe d’Italie mardi soir, s’attendant à une Juve en 4-4-2 avec pour objectif de faire le jeu, et retrouvant finalement une équipe avec trois défenseurs centraux et taillée pour jouer en contre.

Sans compétition européenne, et avec un facteur chance qui se manifeste par un petit nombre de blessés depuis le début de la saison, je ne vois pas comment la Juve pourrait perdre le titre de champion qui lui est déjà promis, quelle que soit la forme de Zlatan et le retour de l’Inter. A la vue du jeu déployé par la bande à Conte, ce serait bien mérité. Prochain test, la réception ce week-end de l’Udinese qui n’est certainement pas en crise, comme j’ai pu l’entendre après la défaite sur la pelouse du Genoa (3-2), très malchanceuse, si l’on considère que la prestation exceptionnelle de Frey relève de la chance. Même sans Benatia et Asamoah, les joueurs d’Udine ont de quoi inquiéter la Juventus. La Vieille Dame quant à elle n’a jamais aussi mal porté son nom* puisque c’est la saison du renouveau et de tous les records.

* Iuventus signifie « jeunesse » en latin.

Johann CROCHET (twitter @roycod)
Fondateur de coupfranc.fr, blogueur, Johann Crochet a l'habitude de dire qu'une bonne journée commence par une revue de presse italienne et qu'une bonne année se mesure au nombre de matches de Serie A vus dans les stades. Par goût, il suit aussi le foot néerlandais et les championnats scandinaves.

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